Après le choix nucléaire, le choix sobre ?

Dans les années 1960, le pouvoir politique faisait le choix du nucléaire et construisait Brenillis. Dès 1980, les incohérences et les risques de ce choix étaient connus. Parce que les constats et les problématiques sont toujours les mêmes, il faut sortir du choix nucléaire et faire le choix de la sobriété énergétique. Mais, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, sortir du choix nucléaire ne signifie pas sortir du nucléaire…

Il y a 30 ans, l’association, toujours active, Vie Nouvelle, réfléchissait aux enjeux du nucléaire et écrivait un texte :
La Vie Nouvelle – Energie, croissance, le choix nucléaire.

La relecture, après 3 décennies, d’un tel texte permet de savoir si les problématiques ont évolué et de réflechir à un positionnement équilibré sur le nucléaire : ni le « tout nucléaire », ni « sortie du nucléaire en 5 ans ». Il peut même être source de propositions.

Quel non-étonnement de voir qu’en 30 ans les enjeux n’ont pas varié. Les constats sont identiques.

La production massive permise par le nucléaire est aussi une consommation individuelle induite par des comportements. Nous sommes tous des producteurs de déchets nucléaires !

Mais cette consommation électrique massive est aussi le fruit de choix politiques (le recours aux chauffages électriques en est un exemple). Ces décisions politiques ont été permises et accentuées par  un lobby et le culte du secret. L’existence d’un lobby nucléaire est toujours présent, comme le relate Libération du 29 aout 2013.

Ce choix nucléaire a été fait, alors que la recherche était insuffisante vis-à-vis des risques. Le cycle du combustible n’était pas maitrisé dans sa totalité et le devenir des déchets inconnus. Constat d’actualité avec les grandes difficultés de démantèlement de la centrale de Brennilis !

Le nucléaire a également des conséquences sur l’organisation de la société : celui de faire le choix de la centralisation avec seulement 19 centrales nucléaires. Un autre choix aurait permis une multiplicité de zones de productions, donc d’emplois. La difficulté de fermer Fessenheim est à étudier selon cette grille de lecture : fermer Fessenheim, c’est plus de 1000 emplois perdus dans une région déjà en difficulté. C’est l’un des arguments  présentés sur ce site pro-nucléaire.

L’autre conséquence est une fausse indépendance nationale. Notre dépendance à l’uranium n’est pas totalement neutre dans notre présence en Afrique et, peut être, dans la décision récente d’intervenir au Mali.

Dès 1980, pour le Mouvement de la Vie Nouvelle, le nucléaire apparaissait comme un choix économique peu cohérent. Investir dans le nucléaire reposait sur l’hypothèse d’une augmentation forte de la demande ! Dans le cas contraire, les centrales auraient tourné à vide. Soit la croissance est forte, soit on convertit à l’électricité ce qui peut l’être. C’est surtout la deuxième solution qui s’est produit depuis.

Le nombre d’emplois dans le nucléaire était important, mais un autre choix avec des emplois dans de petites unités productrices et dans des opérations d’économie d’énergies aurait tout autant été créateurs d’emplois, écrivaient les auteurs du texte. Cet argument peut évidement être utilisé dans l’autre sens. En cas d’abandon du nucléaire, les 125 000 emplois du nucléaires disparaîtraient. Les hypothèses de créations de plusieurs centaines de milliers d’emplois en cas de sorties du nucléaire sont donc vraisemblablement surestimées.

Dès 1980, le risque sur les emplois précaires du nucléaire est annoncé.

Pour l’avis sur le long terme, une phrase résume bien l’avis de la Vie Nouvelle :
« La justification économique du programme nucléaire se heurte à des questions, à des incertitudes et à des faits (la chute de la croissance) qu’on ne pourra contourner. »

Il est également important de mettre cette phrase, étonnamment moderne, en exergue :
« Nous ne sommes pas surs qu’il soit nécessaire de produire toujours plus, nous croyons qu’est arrivé le moment où il faut surtout produire mieux. »

Il en ressort que :
« Pour toutes ces raisons, ce n’est pas sur le nucléaire que doit s’appuyer une politique énergétiques, mais en attendant l’émergence des énergies renouvelables sur les économies d’énergie. »

Mais la vie Nouvelle rappelle les contraintes financières (rentabiliser les investissements), industrielles (l’avantage d’une énergie à bas coût), politiques (sortir du tout « centralisation ») et culturelles (les changements de comportements seront très lents). c’est en raison de toutes ces contraintes, qu’il faut commencer dès que possible à se désintoxiquer du nucléaire. Avec sagesse, les auteurs écrivent que plus la réorientation se fera tard, plus elle sera lente et progressive.

La lecture de ce texte ne doit pas seulement nous inciter à être pessimiste, en se disant que nous avons perdu 30 ans. L’important est de savoir ce qu’on en tire comme conclusion politique pour aujourd’hui.

Quelque soit le choix, on peut estimer que l’impact sur l’emploi serait relativement réduit : les emplois créés ici seraient détruits ailleurs et réciproquement. Cet argument n’est donc pas pertinent ici. Il doit bien s’agir d’un débat de société, bien davantage que d’un débat sur l’emploi.

La diversification de la recherche entre les différents types d’énergies est une urgence à mener. Par rapport au texte de 1980, une mise en commun de la recherche au niveau européen pourrait être envisagé.
Ainsi, la France pourrait maintenir sa spécialisation dans la recherche nucléaire, en particulier sur les enjeux de retraitement. Mais les avancées de recherche dans les autres pays devront alors être partagés pour que la France puisse en bénéficier. Le partage de la connaissance nécessite un financement public, et non par brevet. Voila un enjeu pour la Communauté Européenne de l’énergie annoncé par François Hollande : financer la recherche sur l’énergie collectivement en contrepartie de la fin des brevets !

Les contraintes sont telles, et les évolutions tellement lentes, en particulier sur les comportements, qu’il est contreproductif de se donner des objectifs de date. La fermeture d’une simple centrale pourrait ainsi nécessiter plus de 5 ans. Il existe 58 réacteurs : fermer deux réacteurs, comme à Fessenheim, c’est réduire de 2,9 % la production énergétique. C’est certes faisable, mais c’est déjà en contradiction avec la hausse globale et régulière de la consommation observée.

Une contrainte supplémentaire s’est ajoutée : le réchauffement climatique. Si la fermeture d’une centrale avait pour contrepartie une émission de CO2 supplémentaire, cela serait négatif du point de vue environnementale. Ainsi, l’exemple allemand est parlant : ils vont rouvrir leurs mines de charbons.

L’important est donc à ce stade de faire le choix de la sobriété et de sortir du choix nucléaire. Comme précédemment, les contraintes sont telles, qu’il n’est pas nécessaire de se donner des objectifs chiffrés. Tout objectif précis conduit à des effets pervers. L’important est la direction. L’important, c’est le chemin (vous m’excuserez cette phrase philosophique de comptoir à deux balles, mais c’est une spéciale dédicace à mon papa).
Que la taxe carbone atteigne 200 dollars la tonne en 2030 ou 2050, cela importe peu. Qu’elle commence à 10 euros ou 30 euros, c’est également subsidiaire. Mais, il faut faire le choix de cette sobriété maintenant pour envoyer ce signal que tous ensemble nous allons dans cette direction.
Que les rénovations de TER et RER soient terminées dans 5 ans ou 15 ans est également presque peu importants (du point du vue du débat énergétique), l’enjeu c’est d’assumer la direction : si vous habitez une ville, vous pourrez vous déplacer en train. Dans 5, 10, 20 ou 50 ans, vous n’aurez pas besoin de votre voiture individuelle. La décision de réorienter les investissements ferroviaires vers les transports du quotidien est donc fondamentale et très positive. Naturellement, pour la vie quotidienne, plus ces rénovations auront été effectuées rapidement mieux cela sera.
En fonction de l’avancement sur le sentier de cette sobriété, des besoins énergétiques se feront jour. Il sera nécessaire d’y répondre. Le choix entre le renouvelable et le nucléaire devra alors se faire de manière démocratique et avec l’ensemble des parties prenantes. La deuxième proposition de la Vie Nouvelle est toujours d’actualité, même si elle doit être amendée. Les grandes décisions énergétiques doivent être prises dans une instance pluraliste regroupant les régions, les associations de consommateurs et l’Etat. L’Etat et EDF ne peuvent être seuls décisionnaires. Aujourd’hui, le seul mécanisme qui permet d’assurer les investissements est la mise en place de marché de capacité. Ce mécanisme complexe permet de garantir une rentabilité minimale pour les investissements, même si la future centrale n’est utilisé qu’en heures de pointe. Ce marché de capacité ne favorise pas les lourds investissements (donc le nucléaire), car ces investissements doivent être utilisées en heure creuse comme en heure pleine. Ce mécanisme a été mis en place dans le cadre de la loi NOME de 2010. Problème, ce mécanisme peut inciter à des investissements dans des centrales émettrices de CO2 et se fait en dehors de tout choix de planification : priviligie-t’on l’éolien, le solaire, bien réparti sur tout le territoire ? Corriger le prix du marché de capacité suivant les souhaits politiques pourrait être complexe mais souhaitable.

Le nombre de centrales nucléaires à reconstruire ne sera alors qu’un paramètre fonction de notre avancement sur le chantier de cette sobriété et de la montée en puissance des différentes énergies renouvelables. Et si c’était une incitation collective qui fonctionnait ? changez vos comportement, une centrale nucléaire n’aura pas à être construite ?

M. le président, et si le dépassement, c’était maintenant ?

Version provisoire du 2 septembre.

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A propos Benoit Bloissere

Mon compte twitter : https://twitter.com/ben_economics
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Un commentaire pour Après le choix nucléaire, le choix sobre ?

  1. Alain dit :

    J’approuve totalement !
    Surtout que les société qui gèrent le parc nucléaire en France (cf 1999), aux Etats Unis (cf 1970 et le premier incident nucléaire) et surtout à Fukushima dernièrement, font preuve d’une incompétence ahurissante en matière de sécurité pour préserver leur image et réduire les coûts. A voir à ce sujet : http://www.youtube.com/watch?v=MQ4FfBFtqEM

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