Cahuzac ou la faillite du système : des leçons pour la gauche

Chypre était la preuve de la faillite financière de l’Europe, l’affaire Cahuzac est la preuve d’une double faillite : celle d’un système financier avec sa liberté des capitaux sans harmonisation fiscale et celle d’un système économique sans moral avec des régulations qui se sont étiolées. La Gauche doit donc d’urgence reprendre le combat contre la finance sans règle. Surtout, elle doit remettre la morale au centre de ses valeurs. La morale de la gauche repose sur deux principes : l’éthique et l’équité.
Il est facile d’accabler l’homme J. Cahuzac : fraudeur fiscal, menteur « les yeux dans les yeux » devant le Président de la république. Les premières réactions parmi les militants, les ministres étaient celles du sentiment de la trahison, de l’accablement de ce ministre qui a menti. Mais d’autres vont plus loin. Audrey Pulvar, dont je partage rarement les opinions boboïsantes, rappellent que cette affaire n’est pas isolée : « La gauche n’a cessé de nous cocufier »
Comment ne pas souvenir que dès 1994, F. Miterrand organise la défaite de Rocard en mettant face à lui Bernard Tapie, symbole de la réussite individuelle à tout prix ?
D’où cela vient-il, alors ? Quelles leçons pour la gauche aujourd’hui ? Elles sont double : son rapport à la finance et son rapport à la morale, à la justice.
La première leçon politique pour la Gauche questionne son rapport à la finance. Le discours du Bourget doit de nouveau être d’actualité. J. Cahuzac a pu avoir des comptes bancaires dans des paradis fiscaux, tout simplement car c’est extrêmement simple et presque favorisé. Les banques installées en France détiennent un pouvoir important puisqu’elles peuvent créer la monnaie. Elles peuvent avoir autant d’implantations dans des paradis fiscaux qu’elles souhaitent. Sous prétexte de ne pas réduire les déficits des banques, la sous-réforme bancaire n’y a rien changé. La libéralisation financière vient de loin, mais elle s’est accélérée sous le gouvernement de P. Beregovoy. P. Beregovoy, grand homme, qui aimait trop l’argent, que les remords ont poussé au suicide, quand les remords de Cahuzac le poussaient aux aveux. Triste comparaison, triste manière d’ouvrir les yeux sur un constat simple : une certaine gauche de gouvernement aime trop l’argent.
La Gauche a fait le choix de l’Europe, par pari pacifique, pour construire un bloc face aux deux empires avant la chute du mur, ou face à la Chine ou l’Inde aujourd’hui. Cette construction européenne était initialement basée sur la coopération avec, excusez du peu, la mise en commun du charbon et de l’acier moins de 10 ans après une guerre sanglante.
Mais en 1986 avec l’acte unique, puis avec Maastricht, transformation totale : la Gauche accepte que l’Europe se fasse par la finance, par la liberté totale des capitaux. Cette liberté totale des capitaux a conduit à une diminution inexorable et continue des taux d’imposition sur les bénéfices. Faut-il rappeler que l’imposition sur les bénéfices à Chypre ou en Irlande est inférieure à 10 % ?
C’est la première leçon politique pour la Gauche : si elle ne reprend pas le combat face à « cet ennemi sans visage » qu’est la finance, alors aucune réforme d’envergure ne sera possible. Aucune transformation de l’économie pour la rendre moins dépendante du pétrole ne sera possible.  Aucune réduction des inégalités ne pourra être entreprise, car les capitaux fuiront à la moindre taxation.
L’affaire Cahuzac va plus loin, car elle touche le rapport de la Gauche à la morale, à la justice sociale. C’est la deuxième leçon de ce scandale. Il s’agit d’un exemple illégal où la réussite prime sur toutes règles collectives. Mais pour ce comportement illégal, combien de comportements légaux mais immoraux et, plus grave, valorisés par le système ? Ces actes immoraux sont valorisés et acceptés par le système, car toutes les règles collectives ont disparu.
Combien de rémunérations abusives de patrons, qui semblent être le symbole de la réussite dans ce système médiatique et individualiste ? Il a fallu attendre un scandale supplémentaire de rémunération abusive, en plein milieu d’une campagne électorale, pour qu’enfin le politique dise « Stop » et qu’une nouvelle fiscalité soit envisagée.
Combien de petits passes droits que la politique laisse faire, que le système accepte, que la loi n’interdit pas? On peut citer, par exemple, l’utilisation de la réserve parlementaire des députés. Moins d’une centaine de parlementaires ont déclaré l’utilisation de cette réserve au journal Libération. Lorsque près des trois quarts des députés ne font même pas preuve de transparence sur l’utilisation de ces fonds, ce n’est pas chaque député qui doit être hué et vilipendé, c’est bien le système qui oublie de mettre en place des règles simples.
Où est la morale, lorsque la télé, le système médiatique, paye une sous-sous star, sur une sous-sous télé près de 35 000 euros en dix semaines : Non mais allo quoi, tu ne sers à rien et le système te paye en deux mois plus qu’une infirmière en un an, non mais allo quoi ? Oui, c’est immoral, mais ce sont les valeurs d’aujourd’hui : « si à 50 ans, tu n’as pas de Rolex tu as raté ta vie ». Ce sont des valeurs acceptées et permises par une régulation absente : le rôle du CSA est-il seulement de compter les temps de parole ?
L’absence de combat sur le terrain de la morale économique est la deuxième leçon politique pour le parti socialiste et la gauche. Il est nécessaire de bien s’entendre ce que l’on entend par la Morale. Ce n’est pas la Morale bien-pensante. Ce n’est pas la morale qui considère que le mariage pour tous est une « faillite morale », comme l’expliquent les députés UMP. Il s’agit de la morale, d’abord, au sens d’Ethique. On peut, ainsi, reprendre le résumé de la pensée d’Hegel dans Le Larousse : l’Ordre éthique est ce qui concerne l’organisation des rapports sociaux et non la moralité qui concerne les principes de l’action individuelle.
La Gauche doit repenser l’organisation des rapports sociaux et l’instauration de règles dans ces rapports sociaux. Les rapports sociaux ne peuvent être sains entre les actionnaires et les travailleurs, lorsque ces derniers ne sont pas représentés dans les décisions relatives à leur entreprise.
La remise au centre du jeu politique de la négociation est très positive selon cette vision de remettre le collectif, comme vertu cardinale. En effet, pour gagner, il faudra d’abord respecter des règles décidées collectivement.
On peut aussi poser cette morale comme la théorie de la justice au sens de Rawls : La justice comme équité. Cette théorie repose sur l’idée que « Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : elles doivent d’abord être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité des chances et elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société » (Merci Wikipédia).
C’est donc la morale comme fusion de l’Ethique et de l’Equité qui doit guider la gauche. Lorsque le bien-être des plus pauvres et l’organisation des rapports sociaux sont analysés, c’est qu’on s’attelle à une réflexion d’ensemble sur le collectif, le commun. Oui, l’émancipation de l’individu est indispensable, mais dans des règles collectives, dans une destinée commune.
Le collectif, le commun doit redevenir au centre de tous les combats de la Gauche. Ma Gauche est Commune tout autant qu’elle est Internationaliste. Or, en France, qu’est ce que le Commun, sinon la République ? Et en Europe, qu’est ce que le Commun, sinon une Europe politique avec un parlement européen pour décider souverainement de notre destinée et de nos projets ?
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A propos Benoit Bloissere

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