Quelles politiques économiques après Florange ?

Par Benoît Bloissere
(article publié sur le portail de la Gauche populaire)

florange

En ce froid hiver, plusieurs débats politiques créent des remous à Gauche. Nous ne nous attarderons pas ici sur la PMA, déjà maintes fois abordées ailleurs, comme ici sur le blog de l’Arène nue. Mais nous regarderons ce que le débat autour de Florange nous permet de dessiner comme propositions dans le domaine économique. Evidemment, l’objectif est de lancer des pistes et pas de dire « yakafokon » !

Certes, ce texte arrive après la bataille, mais c’est ce recul qui permet de dépasser le cas de Florange et de poser des interrogations fondamentales. Que faire face aux prochaines entreprises industrielles en difficulté ? Quelles politiques industrielles construire pour les prochaines années en France ? Si la compétitivité ne fait pas une politique industrielle, une politique industrielle sans compétitivité risque fort de nous envoyer dans le mur…

Avant de déterminer les propositions, il est nécessaire de bien préciser les objectifs poursuivis, puis les contraintes économiques et politiques de la nationalisation, contraintes auxquelles toute politique est confrontée.

A)    Un double objectif : une politique industrielle et un emploi pour chacun

La nationalisation temporaire doit s’inscrire dans une politique générale, au risque de perdre sa cohérence. Il faut donc d’abord se poser la question de l’objectif. Les objectifs possibles sont de sauvegarder les emplois ouvriers, doter la France d’une vraie politique industrielle ou avoir des emplois manuels pour permettre à tous d’avoir une place dans notre société et pas seulement aux personnes diplômées. Enfin, les enjeux territoriaux ne sont pas négligeables : Florange est un canton malmené, avec un taux de chômage supérieur de 4 points à la moyenne nationale. Laurent Davezies décrit le déclin dans certains territoires, avec un emploi maintenu uniquement par l’emploi public.

Malheureusement, les gains de productivité, la transformation nécessaire de l’économie (enjeux écologiques) rendent indispensable la destruction de certains emplois ouvriers.

L’objectif est donc ici de se limiter sur les deux autres aspects : construire une vraie politique industrielle et donner une place à tous, mais en assumant la perte de certaines industries. Enfin, il sera nécessaire de ne pas perdre l’objectif d’une bonne répartition de l’emploi sur l’ensemble du territoire.

B)     Le cas Florange et les difficultés d’une nationalisation

Le risque de la nationalisation est celui d’être un coup politique et médiatique. Cette menace, efficace à court terme dans la négociation avec l’entreprise, peut être négative à moyen terme pour l’attractivité de la France. Enfin, cette intervention de l’Etat est contradictoire avec un fonctionnement social-démocrate : le compromis entre les syndicats et le patronat. Le patronat était vent debout contre une telle mesure, rendant d’autant plus difficile la conclusion d’accord sur d’autres sujets (marché du travail). De même, toute autre solution de compromis conduit à une déception forte des syndicats.

Les organisations syndicales nationales sont très réservées sur cette nationalisation temporaire. A la CGT, on privilégie de « nouveaux droits d’intervention pour interdire l’amélioration des profits des patrons, légiférer. En effet, si un vrai droit de veto existait en amont des plans sociaux, les entreprises qui font aujourd’hui la une des journaux, Sanofi, Arcelor, Fralib, Sodimedical, seraient toutes devant le juge ».

A contrario, nationalisation ou non, la situation de Florange est loin d’être résolue. En effet, si l’on décide de nationaliser, il faut savoir comment et en mettant quels dirigeants. Les exemples sont nombreux d’entreprises publiques qui ont été mis en situation difficile en raison de choix stratégiques erronés (Crédit Lyonnais).
Le coût de la nationalisation s’élève à un demi-milliard à court terme à payer à Mittal. Les risques financiers sont donc loin d’être nuls. Certes, il s’agit d’acheter pour revendre par la suite. Une nationalisation non négociée à Bruxelles pourrait apparaître comme une aide d’état et être illégal. Ensuite, il aurait été nécessaire d’avoir un bon accord avec le repreneur. Enfin, certains salariés auraient du être reclassés, car il aurait peut-être difficile de conserver l’ensemble des salariés. L’idée de la nationalisation temporaire est que l’Etat intervienne pour faire lui-même les restructurations et en intervenant, de faire accepter des efforts aux syndicats. La nationalisation n’aurait pas nécessairement permis de conserver l’ensemble des salariés, même en conservant le haut fourneau. De plus payer Mittal pour acquérir une production à restructurer aurait pu être économiquement non rentable. Laisser l’industriel faire lui-même les restructurations pouvait donc s’avérer logique.
La nationalisation ne s’inscrivait ainsi que dans l’objectif de maintenir les hauts fourneaux pour conserver l’ensemble de la filière. Perdre les hauts-fourneaux met-il en danger, à plus ou moins long terme, le reste du site de Florange ? Cette question est sans réponse à ce stade. En effet, le monde économique fonctionne par de nombreux échanges. Produire l’acier au Luxembourg n’est pas incompatible avec une transformation à Florange. D’autres situations sont différentes : réduire de 50% la production de Porc en Bretagne, c’est aussi perdre l’industrie agro-alimentaire. Dans une telle situation, il peut être rentable pour l’Etat de payer pour conserver cette production pour sécuriser la totalité de la filière.

C)    Du constat aux premières propositions

Toute nationalisation temporaire présente des risques. Il convient de manier cet outil avec parcimonie et précaution. Cet outil semble difficilement utilisable à priori. Le premier levier d’une politique passe par le compromis entre le capital et le travail, entre l’état et l’entreprise. Un accord a été trouvé avec Mittal. Cet accord sécurise l’emploi et le site de Florange.

Le compromis entre le capital et le travail nécessite des mesures coercivitives en cas de non respect des accords. Dans ce cas, la nationalisation temporaire devra être actionnée. On peut regretter que l’Etat n’intervienne pas plus rapidement pour sauvegarder des emplois et des industries. Mais c’est déjà une victoire sur l’idéologie libérale que le concept de nationalisation temporaire soit revenu dans le discours de la social-démocratie. On peut s’étonner que le mot « nationalisation » soit un tel « gros mot » qu’il soit nécessaire de lui accoler le terme « temporaire ». A contrario, que Mittal n’est en fait jamais vraiment cru à la nationalisation temporaire est un échec. Cet outil n’est pas seulement théorique, à envisager dans certaines conditions.

Les mesures coercitives dans le cadre d’un non respect d’un accord entres syndicat et patronat s’inscrivent dans un enjeu plus générale pour la démocratie sociale : corriger le rapport de force naturellement défavorable aux syndicats lorsqu’il y a plus de 3 millions de chômeurs.

Lorsque la nationalisation s’inscrit dans un cadre cohérent et stratégique, la nationalisation est un outil nécessaire. La sauvegarde du système financier (Dexia), la remise en ordre des services publics ou la remise à flot de l’industrie automobile aux USA ont justifié des nationalisations temporaires ou permanentes.

Par ailleurs, la nationalisation permanente générale doit être abandonnée. La nationalisation des moyens de production présente des risques financiers, fait disparaître l’incitation à l’innovation et à l’investissement. Théoriquement magnifique pour certains, la seule conclusion pratique en est la fin de la croissance. La nationalisation permanente ne doit tout de même pas être exclue. Elle doit être envisagée pour le cas des services publics et monopole naturel. Mais, la régulation et l’incitation fiscale, totalement délaissée, permettent souvent d’obtenir autant qu’une nationalisation.

La nationalisation vise un objectif plus général : la prise en compte de l’intérêt général. Une réforme du système de gouvernance des entreprises serait une solution en basculant dans un « système dual ». Le système PDG/CA serait aboli, au profit d’un Directoire/Conseil de surveillance. L’exemple allemand montre que cela fonctionne, cela est performant. Il ne sera pas utile de copier le système allemand, mais une modernisation s’avère indispensable. Les « administrateurs indépendants » serait remplacé dans le conseil de surveillance par une moitié d’actionnaires, un quart de salariés et un quart de partie prenantes (ex : la CNAM pour SANOFI, des collectivités locales dans VEOLIA, etc.). L’état intégrerait ainsi les entreprises via des prises de participations minoritaires. De ce point de vue, la diminution du droit de vote de l’Etat Français dans EADS semble aller dans la mauvaise direction et devrait être suivi précisément par des parlementaires français. La nationalisation ne serait qu’un cas extrême pour corriger des choix stratégiques erronés d’entreprises privées sous la pression d’actionnaires financiers ou autres.
Cette proposition, possibilité parmi tant d’autres, permet ainsi d’intégrer les syndicats dans la décision et non dans la simple contestation.

Au delà d’une réforme de la gouvernance, cette prise en compte de l’intérêt général passe aussi par une amélioration de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE, décrite ici sur le site du Ministère de l’Ecologie).

Les propositions doivent remédier à la question de savoir pourquoi il est plus rentable de développer les productions à l’étranger qu’en France. Des politiques doivent être menées en France avec l’amélioration de la compétitivité prix (le coût du travail), la compétitivité hors coût (la qualité) et la productivité. Le niveau du coût du travail n’est en soi pas un frein à la compétitivité, c’est son évolution comparée aux autres pays qui importe. En France, un coût du travail élevé est compensé par une productivité forte.

Ainsi, les coûts du travail doivent évoluer à une vitesse comparable entre les différents pays. Il s’avère difficile d’assurer le maintien d’industrie sans modifications de la politique européenne et mondiale. Sans harmonisations européennes et sans l’intégration des normes sociales et environnementales dans le commerce international, les mesures prises n’auront que des impacts de court terme. Dépasser le constat et faire des préconisations réalistes est une difficulté, dans cette Europe contrainte par des intérêts nationaux parfois divergents.

Une politique industrielle passe par une politique de filières. Avoir une recherche forte sans la production, c’est la certitude d’être copié. Le retour de Décathlon s’explique ainsi par la volonté de pouvoir innover en toute confidentialité. A contrario, la production sans la recherche, c’est se cantonner à la vente de produits sans valeur ajoutée. Cette recherche permet à la production de monter en gamme et donc de conserver une capacité à vendre, même avec un euro surévalué. En France, le niveau de gamme est faible. La recherche doit continuer à être soutenue. Pour profiter à tous, ces aides à la recherche doivent avoir pour contrepartie le maintien d’une part de la production en France.

La politique industrielle consiste à conserver la totalité de la chaîne de production d’une filière. Aucune composante de la production ne doit être oubliée. De la recherche-développement, à la production aval à la production finale, il est nécessaire de maintenir l’ensemble de la production dans un environnement proche. Ainsi, si la fermeture d’une entreprise met en danger la totalité de la filière, tous les outils doivent être envisagés, en particulier la nationalisation.

L’objectif d’avoir un emploi pour tous passe par un enjeu autre : la fonctionnement du marché du travail. En effet, les entrées au chômage viennent majoritairement de fin de contrat court, et non de licenciements collectifs. La négociation sur le marché du travail est donc fondamentale. Les exigences des syndicats sur la taxation des contrats courts doivent être soutenues. Le Medef s’oppose à ces mesures, tandis que la CGPME accepterait certaines concessions sur le sujet. Les négociations achoppent sur ce point, parmi d’autres.

D)    Le chantier est vaste, tout est à refaire, car tout a été défait

Régulation, nationalisation dans les cas d’enjeux stratégiques ou de non-respect de l’accord, fonctionnement du marché du travail, réforme du commerce international, nouvelle gouvernance des entreprises et politiques de filière : les chantiers sont vastes et se heurtent à de multiples conservatismes.

Pour conclure et montrer l’ampleur des réflexions à mener, je vais reprendre un paragraphe du livre « La France doit choisir » de Jean-Louis Beffa, le président d’honneur de la compagnie Saint-Gobain et coprésident du centre Cournot pour la recherche en économie :
         « [En l’espace de 20 ans], à un état puissant, qui jouait un rôle décisif dans le développement de nouvelle entreprises exportatrices, s’est substitué un Etat passif, voire inerte. »

https://economieeteurope.wordpress.com/2013/01/13/quelles-politiques-economiques-apres-florange/

Publicités

A propos Benoit Bloissere

Mon compte twitter : https://twitter.com/ben_economics
Cet article, publié dans Economie, Europe, Macroéconomie, Microéconomie, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Quelles politiques économiques après Florange ?

  1. Ping : Quelles politiques économiques après Florange ? | Le Portail de la Gauche Populaire

  2. Ping : Quelles politiques économiques après Florange ? | Commun(e)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s